Bulletin de liaison n°2 Octobre 2003
ENQUETE SUR TROIS AUTEURS MASQUES
L’utilisation de pseudonymes est un phénomène très répandu en littérature.
Il existe un dictionnaire des pseudonymes en deux volumes recensant quelques dix mille pseudos rien qu’en France, et ils sont loin d’être tous connus.
‘’La grande majorité des faux blazes appartient au monde de la presse, arrivant avec celui de la littérature devant le monde du spectacle’’.
Cette anomalie est due, semble-t-il au législateur qui imposa au siècle dernier, sous la deuxième république, l’usage du pseudo à l’ensemble des journaux. En vertu de la loi Tinguy, tout article devait être signé, mais le journaliste pouvait se dissimuler sous le voile d’un Pseudo. L’adoptant dans la presse, ils le portaient à la ville, ils étaient connus sous ce nom d’emprunt’’, le pli était pris.
Puis survint la seconde guerre mondiale, l’occupation, la prudence était de mise, l’usage du nom de guerre était une nécessité, après la libération d’autres raisons voient le jour, des raisons d’opinion, de position sociale, (un aristocrate devient roturier ou l’inverse) : Jack Kérouac est né Jacques Lebris de Kérouac, par exemple.
Des raisons d’esthétique, des noms sonnent mieux que d’autres, il suffit parfois de changer une lettre pour faire plus ‘’littéraire’’, de modestie, de pudibonderie, d’obligation de réserve, d’origine familiale, d’humour etcetera …
On pourra consulter «La pensée du pseudonyme» publié au P.U.F. pour approfondir le sujet.
Une collection nommée ‘’PSEUDO’’ chez J.J. Pauvert publie uniquement des textes d’auteurs connus dissimulés sous des noms inconnus.
Voici son texte de présentation qui nous donne une partie de la réponse :
«Tout homme a son secret, et chaque écrivain garde dans ses tiroirs un texte qu’il juge impossible à publier sous son nom, pour une raison ou pour une autre.
Alors ?
Faudrait-il vraiment toujours attendre cinquante ans, comme on le fait généralement, pour imprimer des livres qui concerneront peut-être moins des générations futures que la nôtre ? Il suffit peut-être de créer pour les accueillir, dans une maison qui a fait ses preuves à cet égard, une collection où l’anonymat de l’auteur soit rigoureusement préservé.»
Là, la notion de secret devient prédominante, secret qu’il faut préserver et que certains lecteurs curieux s’efforcent de découvrir. (à leurs risques et périls)
En littérature on peut pousser la dissimulation jusqu’à son point ultime en utilisant un prête-nom. Cet homme de paille refusera bien évidemment jusqu’au bout, d’avouer qu’il n’a pas écrit l’ouvrage qu’il a signé. La difficulté est alors extrême de démasquer l’auteur et son double car la volonté de l’auteur qui utilise ce procédé est de ne pas être démasqué.
Trois exemples suivent pour illustrer la difficulté du problème :
Commençons notre enquête par un auteur de premier plan qui a découragé les curieux et éconduit les chercheurs, je veux parler de James Hadley CHASE.
Les romans signés Chase ont marqué profondément deux générations de lecteurs. Continuellement réédités par la prestigieuse maison Gallimard, les ‘’J.H. Chase’’ après avoir assuré le succès de la Série Noire, ont été les ouvrages vedettes de la série Poche Noire, puis Carré Noir avant d’avoir leur propre série sous une quatrième présentation modernisée, entièrement dédiée à J.H. Chase.
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Un ouvrage lui est consacré dans la série « Les chefs-d’œuvre de la littérature d’action » édité par le Cercle Européen du Livre (© 1970-72). Il regroupe trois titres : La blonde de Pékin, Chambre Noire, et Eh bien ma jolie. Ces trois titres ont été publiés pour la première fois par la maison d’édition PLON en 1966 et 1967. Ils constituent la principale infidélité de Chase à la maison Gallimard et à ses célèbres collections «Série Noire», «Poche noire», et «Carré noir». La préface écrite par l’académicien Thierry Maulnier pose un certain nombre de questions que l’on pourrait qualifier de gênantes à propos de la biographie officielle. Thierry Maulnier intitule sa préface : Qui êtes-vous James Hadley Chase. Il lance le débat : «de nombreux articles ont été publiés sur Chase. On s’aperçoit vite qu’ils sont en flagrante contradiction les uns avec les autres. L’écrivain lui-même est difficile à cerner en tant qu’homme.» et poursuit par une curieuse citation de Chase tirée de ‘’Eva‘’ : «La plupart des hommes mènent une existence double : L’une publique, normale, et une autre qui reste habituellement secrète. Naturellement, la société ne peut juger un homme que d’après l’existence publique, mais qu’une imprudence vienne à révéler sa vie secrète, l’opinion se retourne aussitôt contre lui, et généralement il se voit mis à l’index. C’est pourtant bien toujours le même homme ; la seule différence c’est qu’il se trouve à découvert». |
Puis, étudiant l’œuvre : «Il me semble aisé de discerner presque à chaque page, dans l’œuvre de Chase, les clins d’œil d’un humour imperceptible, une certaine manière de ne pas se prendre totalement au sérieux, qui apparente ses héros, dans les situations les plus terribles, à James Bond ou aux personnages de Hitchcock, à d’autres aussi parfois» ; « Chase est un romancier-né, un de ceux qui, dans le genre baptisé sommairement et abusivement roman policier, nous donnent bien souvent l’impression d’être romancier tout court».
Il conclut par le résumé sommaire des trois romans du livre, terminant par l’évocation de Chambre noire : «plus grave, nous conte la pathétique déchéance pour lequel on a envie d’évoquer le cousinage de Graham Greene.
Trois James Hadley Chase parmi beaucoup d’autres.
Signé Thierry Maulnier de l’Académie Française
Thierry Maulnier dont la préface est accompagnée de photos explicites montrant Brabazon Raymond devant une machine à écrire et d’une courte préface signée J.H.Chase, n’est pas dupe du rôle de l’écrivain joué par Brabazon Raymond.
Il le fait savoir à l’intention des lecteurs attentifs, sans dépasser les limites de la bienséance vis-à-vis de l’auteur et de la puissante maison d’édition Gallimard, dépositaire du secret.
Alors que Robert Deleuse s’est penché sur l’œuvre de J.H. Chase, je me suis intéressé à celle de Frédéric Dard sans imaginer au départ que nos recherches allaient se rejoindre au cours de la traque de ces secrets farouchement gardés.
Robert Deleuse a publié un livre intitulé «A la recherche de James Hadley Chase», soulevant un coin du voile sur cet auteur très important à la personnalité inconnue. Il pense comme Thierry Maulnier le suggérait déjà, que c’est bien Graham Greene qui se cache derrière James Hadley Chase.
Frédéric Dard est un autre «cas» dans la littérature policière.
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Ce personnage très «public» sur la fin de sa vie a utilisé toutes les ressources éditoriales pour dissimuler une partie importante de ses créations, tout au long d’une carrière aussi extraordinaire que diverse. Il a utilisé une vingtaine de pseudos connus et probablement plus d’un prête-nom. (j’ai déjà parlé de Frédéric Valmain dans le bulletin n°1). Nous allons voir comment les recherches sur ces deux auteurs se sont télescopées. Relevant les indices de la présence possible de Dard derrière la signature Frédéric Valmain, je remarquais à plusieurs reprises la photo de Chase (Brabazon Raymond) en quatrième de couverture, ainsi que des préfaces et des postfaces, aussi bien chez Dard / San-Antonio que chez Frédéric Valmain. Cela m’intrigua. Pour en avoir le cœur net, je me replongais dans le livre de Robert Deleuse «A la recherche de James Hadley Chase», présent dans ma bibliothèque, j’y découvris la citation suivante qui recoupait mes centres d’intérêt : “À une époque où je fréquentais avec assiduité les arrière-fonds des librairies d’occasion à la recherche de romans noirs à peu près introuvables sur le marché classique, discutant ferme avec les propriétaires de ces lieux quelque peu magiques, un de ces tenanciers de boutique fourre-tout me soutint mordicus que Frédéric Valmain était l’un des multiples pseudonymes de Frédéric Dard. A cette époque-là donc (qui remonte aux années 70), j’avais lu la quasi-totalité des Frédéric Dard parus et je ne voyais guère de rapports entre ces deux auteurs. Je n’avais lu, il est vrai, que deux ou trois Valmain, mais bon... il ne fallait pas être grand clerc pour se rendre compte des dissemblances. |
Je le dis au libraire qui, mécontent de mon scepticisme, me fit valoir qu’il y avait aussi une certaine différence entre les romans de Dard, de Kaputt et de San Antonio, pourtant écrits par le même individu. Son exemple ne réussit pas à me convaincre. Je n’insistai pas mais je gardai le problème dans un coin de ma tête. Finalement, deux ou trois ans plus tard, je tombai presque en même temps sur deux articles de presse. Le premier parlait des adaptations théâtrales de romans policiers, citant deux Chase à l’appui et entre autre Pas d’orchidées pour miss Blendish (adapté par Frédéric Dard) et Traquenards (adapté par un certain ... Frédéric Valmain). Le second article faisait l’éloge d’un roman de ce dernier, La mygale, qui venait de paraître chez Denoël. Très content de moi, j’allai trouver “mon“ libraire pour lui coller les deux articles sous le nez. A la lecture du premier il fronça les sourcils. Au second, son visage s’éclaira d’un sourire triomphant. Il me tendit l’article en frappant plusieurs fois de son index la phrase qui avait provoqué sa mine enjouée. Elle se situait en fin d’article et disait grosso modo : “Frédéric Valmain qui, par ailleurs, publie des romans policiers sous un autre pseudonyme au Fleuve Noir, etc. “ Bien sûr, le critique ne précisait pas le pseudonyme et Frédéric Dard publiait lui aussi au Fleuve Noir. Ce n’est que plus tard que je pus mettre la main sur ce fameux deuxième pseudonyme (James Carter) et que je découvris du même coup le véritable nom de Valmain (Paul Baulat) qui, cela va de soit, n’avait aucun rapport avec Frédéric Dard “. Fin de citation.
Je lui téléphonai immédiatement pour lui parler des dédicaces de Dard qui m’avaient alerté et avoir un nouvel avis sur le mystère Dard/Valmain à l’éclairage de mes découvertes, nous primes rendez-vous, nous nous rencontrâmes.
Robert Deleuse après avoir confronté nos recherches s’est, bien sur, rangé à mon avis (celui de son bouquiniste) sur la signature Dard/Valmain. De mon coté, j’apportais de l’eau à son moulin en soulignant le rôle joué par Dard vis-à-vis de Chase.
La photo de Dard et de Brabazon Raymond sur les 4ème de couverture des romans de Dard, les dédicaces à J.H. Chase, les préfaces, cela fait trop pour que ce ne soit pas l’expression d’une volonté délibérée de faire passer un message.
Et cela aussi bien sur les livres de Dard que de Frédéric Valmain (dans le rôle de prête-nom supposé de Dard).
Eux seuls à ma connaissance étayent par des photos et des dédicaces, la reconnaissance de Brabazon Raymond comme étant l’auteur connu sous le nom de J.H.Chase.
Une des seules apparitions publiques de «J.H. Chase» en France a été organisée par les éditeurs respectifs de Chase et de San-Antonio, présentant Brabazon Raymond serrant la main à Dard
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... Le cliché a beaucoup servi. |
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Pour en savoir plus, lisez l’ouvrage de Robert Deleuse sur J.H. Chase.
Le troisième auteur n’appartient pas au genre Policier, mais à la littérature tout court, je veux parler d’un cas avéré de prête-nom célèbre : Emile Ajar , masque de Romain Gary
Le ‘’Romain Gary’’, Grand Prix de la bibliographie de l’Académie Française, par Dominique Bona, dont je vais citer de larges extraits avec son aimable autorisation, va nous permettre de pénétrer dans les coulisses du spectacle et voir le prestidigitateur en action.
‘’Gary est déjà un pseudonyme, mais un pseudonyme officialisé, légal, qui est devenu son véritable nom…
En 1956, il publie L’homme à la colombe, signé Fosco Sinibaldi … c’est surtout pour ménager la susceptibilité du Quai d’Orsay (Gary est diplomate à l’époque)… Mais déjà avant guerre, et sans le prétexte de la Carrière, il songeait à la possibilité d’une œuvre dédoublée… Ce n’est pourtant qu’en 1974, sans autre raison que le pur plaisir de changer d’identité qu’il publie un livre sous une autre signature : Les Têtes de Stéphanie paraissent sous le pseudonyme turco-persan de Shatan Bogat. Ce mystérieux auteur aurait été «traduit de l’américain par Françoise Lovat», interprète aussi fictif que l’auteur…
(L’éditeur dévoile rapidement la supercherie pour pouvoir signer l’ouvrage du nom de Romain Gary et augmenter les ventes qui stagnent … )
Romain Gary a déjà cherché autour de lui non seulement un nom imaginaire, mais une personne qui puisse incarner la signature qu’il veut inventer. Ainsi a-t-il offert à Sacha Kardo-Sessoëf, son ami d’enfance, une collaboration sur des romans policiers que Gary écrirait et que Kardo signerait. Il a également proposé à un ami bulgare qui habite Londres d’entrer en scène comme une doublure. Il s’est heurté à deux refus.
De Mars à septembre 1973, la même année que Europa et Les Enchanteurs, Gary écrit Gros-Câlin… Seulement Gary est un gêneur.
D’abord par son allure honorable - Croix de la Libération, légion d’honneur, gaulliste, consul de France, prix Goncourt - puis par ses gros tirages depuis trente ans ; on n’attend plus rien de neuf d’un mandarin des Lettres, même s’il s’habille tantôt comme un loubard, tantôt comme un clochard.
Gary se met à chercher un pseudonyme pour incarner l’anarchiste qu’il est en lui-même et que sont seuls à connaître ses vrais lecteurs. Le héros gentil et malheureux, pudique et plein d’humour dont il vient de raconter l’histoire… Il semble dès lors que le roman ne suffise pas à Romain Gary, qu’il ait besoin de le faire déborder sur la vie réelle, de romancer non plus l’œuvre, mais l’auteur lui-même qui deviendrait personnage imaginaire et principal héros du livre.
Triste à cause de la critique qui boude ses œuvres en ne leur accordant plus qu’un coup d’œil blasé et las, il décide alors de tenter le diable et de masquer sa plume. Il s’appellera Émile Ajar, pour voir… Pour plus de sûreté et éviter cette fois la mauvaise manœuvre des Têtes de Stéphanie, dont la manigance a été ébruitée trop tôt, il décide d’agir sans la complicité de l’éditeur. Seul. Donc en jouant la comédie d’Ajar, d’abord et en première exclusivité pour Gallimard. Gros-Câlin achevé, Gary imagine un scénario assez compliqué. Il charge un de ses amis, Pierre Michaut, industriel récemment installé au Brésil … d’adresser le manuscrit de Rio de Janeiro à la rue Sébastien Bottin (l’adresse des éditions Gallimard) avec une lettre qu’il lui a évidemment dictée, pour présenter Ajar.
Claude Gallimard décide qu’on ne publiera pas le premier roman d’Ajar sous la couverture blanche mais, parce qu’il ne veut pas risquer de laisser passer un auteur de talent, il fait adresser le manuscrit à une maison d’édition qui lui appartient aussi, le Mercure de France. Il pense que sa femme Simone - qui dirige la maison saura s’entendre avec l’auteur. En effet, la lettre qui accompagnait le manuscrit augurait d’une personnalité «difficile».
Lorsque Gros-Câlin parait, à l’automne 1974, les critiques l’accueillent dans l’ensemble avec chaleur.
Dans toutes les salles de rédaction, on cherche à deviner qui se cache sous Emile Ajar… Un mystère s’élabore, des noms sont cités. Le Nouvel-Observateur désigne Louis Aragon puis Raymond Queneau car «ce ne peut être l’œuvre que d’un grand écrivain» … Gary n’est pas mentionné.
Le rêve du roman total, personnage et auteur, dont Romain Gary a longuement parlé dans son essai Pour Sganarelle, va prendre corps … D’abord fantomatique, Emile Ajar va devoir s’incarner pour déjouer les soupçons de ceux qui flairent en lui une figure de carton-pâte, un «faux». Or l’artiste, selon Romain Gary se doit d’inventer dans le vrai, de construire des fictions plus réelles, plus vivantes que la réalité. Il va falloir exhiber sa marionnette et la manipuler sur la scène d’une comédie fantastique. Emile Ajar sera quelqu’un de la famille : un petit cousin de Romain Gary, Paul Pavlowitch, dont la véritable identité doit d’abord être gardée secrète. On verra que l’acteur ressemble au personnage… Il entre dans la pièce dès l’automne 1975.
Romain Gary écrit La tendresse des pierres, le deuxième roman qu’il veut signer Emile Ajar. Le Mercure de France n’hésite pas et, conscient de détenir un livre superbe et différent, s’apprête à le publier dans l’enthousiasme.
Toutefois Michel Cournot, directeur littéraire du Mercure, voudrait demander à l’auteur quelques précisions… Pierre Michaut devrait transmettre des notes par Air-France…
Romain Gary sort son homme de paille … Pierre Michaut, l’intermédiaire, le messager, va s’effacer devant le vrai Emile Ajar, interprété avec génie par Paul Pavlowitch. Paul va accepter de prêter à Emile ses vêtements élimés, sa gueule de bandit, son horreur des bourgeois, et son style à la fois vulgaire et poétique. Le rôle d’Ajar lui sied, c’est une deuxième peau. Au point que lui-même un jour ne saura plus s’y reconnaître.
Emile Ajar donne directement rendez-vous à Michel Cournot à Genève. Il doit s’y rendre lui-même, fait-il dire par Michaut, sur un vol direct en provenance de Rio de Janeiro. Accompagné de Simone Gallimard, ravie de rencontrer enfin son mystérieux auteur, or Ajar ne ce présente pas, ce rendez-vous est un lapin.
Quinze jours plus tard, une nouvelle entrevue est cependant organisée ; c’est dans un faubourg de Genève, Cournot s’y rendra seul. Le local est vide, un revolver est posé sur la table. «Ajar» est bien là.
«Je n’ai pas douté une seule seconde que c’était lui», racontera Michel Cournot. Cet homme ne pouvait être qu’Emile Ajar. Il avait si j’ose dire la tête de l’emploi. C’était lui, tel que je l’avais exactement imaginé en lisant Gros-Câlin puis La tendresse des pierres. A la fois bandit et fou, bizarre, inquiétant … Non, je n’ai pas douté une seule seconde, cet homme avait le physique, la voix et le style d’Emile Ajar … »
Or La tendresse des pierres était déjà le titre d’un roman que rédigeait à ses heures calmes Jess Donahue, la jeune héroïne d’Adieu Gary Cooper ! (de Romain Gary). Le livre a déjà été annoncé, et plusieurs milliers d’exemplaires ont déjà été imprimés sous ce titre. Craignant que des lecteurs perspicaces n’y découvrent un indice, Romain Gary va vouloir changer in extremis. la Tendresse va devenir La vie devant soi.
A Paris, dans les milieux bien informés, on commence de murmurer que La vie pourrait bien obtenir un prix littéraire. Michel Tournier, qui est membre de l’académie Goncourt, vient trouver Simone Gallimard pour lui confier que lui-même et quelques confrères aimeraient beaucoup couronner Emile Ajar mais que les membres du jury dans son ensemble, veulent être certains qu’il y a un auteur. Qu’Ajar donc n’est pas un camouflet. Simone Gallimard lui répond en toute honnêteté qu’elle n’a jamais rencontré Ajar mais que Michel Cournot s’est entretenu avec lui en tête à tête, à Genève, qu’il existe donc bien un auteur Ajar en chair et en os. Cette conversation sera rapportée à Romain Gary qui ne parviendra pas à empêcher sa marionnette d’entrer dans la course aux prix.
A la suite de l’entretien que Simone Gallimard a eu avec Michel Tournier, Romain Gary décide d’organiser pour elle une sorte de rencontre au sommet. Ainsi pourra-t-elle rassurer l’ensemble des jurés Goncourt, en se portant elle-même garante de l’auteur. Mais, alors que Gary habite à deux pas de chez Simone, il va l’envoyer courir à sa recherche, à Copenhague ! selon toute apparence, ce lieu n’a rien à voir ni avec la biographie de Romain Gary, ni avec celle qu’il a inventée pour ce pied-noir d’Ajar. Il brouille les pistes mais n’oublie pas pour autant de construire sa légende en fixant d’abord une iconographie. En effet, comme Melville en rade à New York, ou Lowry au Mexique, Ajar ce nomade, auteur sans racines et citoyen du monde, ne peut prendre vie que dans des cadres insolites - du moins vus de Paris -, dans l’exotisme de Rio, le cosmopolitisme de Genève, et maintenant ce bout d’un continent, le Danemark, patrie d’Andersen et de Karen Blixen, terre idéalement choisie pour le conte de fées. Il envoie Paul dénicher lui-même la maison d’Ajar. Accompagné par Annie (son épouse), celui-ci visite Copenhague et finit par y louer une maison de bois située au milieu des pins et des ormeaux.
«Bonjour Emile Ajar !», lance Simone à son arrivée sur le seuil. «Jamais, écrira Paul Pavlowitch, d’une voix plus distinguée, je n’ai entendu dire bonjour à un homme qui n’existe pas.» (L’homme que l’on croyait, Paul Pavlowitch, Fayard)
Simone Gallimard passe deux jours et une nuit en compagnie d’Ajar et d’Annie. Ils bavardent ensemble dans le vieux salon, près du piano autrichien, et sous la véranda, dans l’air très doux qui vient de la Baltique, au cours d’un dîner de poissons fumés et de framboises servis avec du thé. Ajar porte une veste de velours blanc – dernière touche au tableau. Simone est venue avec des livres qu’elle destine aux jurys littéraires. Pavlowitch va les dédicacer en signant évidemment émile Ajar… A son retour à Paris, Simone pourra donner sa caution morale à l’«affaire» Ajar. Pour accréditer encore davantage la réalité d’Ajar, Michel Cournot a eu l’idée d’envoyer dès le retour de Simone, une journaliste du Monde, à son tour à Copenhague, Yvonne Baby. Pavlowitch répétera devant elle à peu près le même scénario, et un long article de Baby entérinera le 30 septembre dans LE MONDE, tous les mensonges ou si l’on préfère, toute sa comédie. Car Pavlowitch va devoir mentir tout au long de cette aventure, génialement et dangereusement, c’est à dire du fond du cœur. A Baby, il parle par exemple de Vilna, de Nice et de sa mère… Propos que Gary n’avait pas prévus et qu’il reprochera vertement à son neveu d’avoir tenus. Pavlowitch joue avec le feu, mentant sans mentir, avec des
demi vérités, des demi mensonges, improvisant son texte au débotté, en l’absence du démiurge, demeuré à Paris. Sur l’avant-scène d’un théâtre imaginé par Romain Gary, Paul Pavlowitch interprète une partition originale. Comme c’est lui qui a choisi la maison d’Ajar, c’est lui qui organise son discours, en toute indépendance. Au lieu de demeurer dans la fiction de Gary, il s’en échappe cite des noms qui sont autant de points de repère ; il balise la piste de lanternes. Merveilleux comédien, inspiré par son propre rôle, il interprète dans la sincérité un autre personnage que celui que Gary lui avait d’abord façonné, non plus un étranger dans un roman trop vaste, mais quelqu’un de la famille, au passé qui leur est commun. Romain Gary va devoir s’adapter à son tour à cet Ajar modifié dont il reste responsable.
Ni Simone Gallimard, ni Yvonne Baby ne pourront déceler dans son jeu la part de comédie… L’une et l’autre qui dînent chacune son tour sous la véranda romantique, ont vu en Emile Ajar un homme étrange et séduisant, à la fois un peu vulgaire et cultivé, dans une datcha de banlieue. Car Ajar n’est plus un auteur mythologique, il possède un visage, une allure, une maison, et même, si décousue soit-elle, un début de bibliographie. La marionnette s’anime, elle se donne en spectacle, elle va peu à peu échapper à son maître et chercher à le prendre de vitesse …
Le lundi 17 novembre, Armand Lanoux annonce le résultat du Goncourt donné au 8ème tour par six voix à La vie devant soi.
Avec le prix Goncourt, le canular d’Ajar s’officialise. Aucun écrivain ne pouvant recevoir deux fois ce même prix, Romain Gary - conseillé par Gisèle Alimi - fait écrire à Paul une lettre pour le refuser, le jeudi. Il affirme que «l’attribution du prix multiplie les difficultés qu’il rencontre depuis sa publication à ne communiquer avec tous qu’à travers son livre». Mais comme lui répondra solennellement Hervé Bazin, président de l’Académie, «L’Académie vote pour un livre, non pour un candidat. Le prix Goncourt ne peut ni s’accepter ni se refuser, pas plus que la naissance ou la mort. M. Ajar reste couronné.»
Ce prix aurait pu donner à Gary l’occasion de révéler sa paternité de l’œuvre. S’il voulait se renouveler et refaire ses preuves en redémarrant de zéro, la partie déjà est gagnée. Il pouvait se montrer en pleine lumière. Or, il continue le jeu. Il laisse galoper son ombre, peut-être par refus d’un scandale qu’il n’a pas envie d’affronter, plus sûrement par esprit de curiosité, esprit diabolique, qui veut chercher à voir jusqu’où on peut aller trop loin …
La Dépêche du midi va mettre fin au secret d’Emile et publier sa véritable identité : Emile c’est Paul, dit Alex, Pavlowitch, il habite Cognac-du-Causse et, signe particulier, Alex c’est le neveu de Romain Gary …
En publiant l’état civil d’Ajar-Pavlowitch, la Dépêche du midi force Romain Gary à sortir de l’ombre et à entrer lui-même sur la scène de sa propre comédie. Le deuxième acte va s’ouvrir, et Gary n’y est déjà plus le seul et unique maître : les circonstances commencent à le dépasser. Rue du Bac, les journalistes assiègent son appartement. Ils campent dans l’escalier mais Romain Gary refuse de leur ouvrir sa porte. Puis, de guerre lasse, il finit par apparaître sur le palier pour expliquer aux photographes et aux reporters que Pavlowitch ne viendra pas, qu’il est «un
hypersensible affolé» et qu’«il ne faut pas le pousser à bout».
Le soir même ; Jacqueline Piatier, journaliste au Monde, vient frapper à sa porte. Elle lit tous ses livres depuis trente ans, et elle explique à Romain Gary que selon toute vraisemblance, Emile Ajar ce ne peut qu’être lui. Romain Gary va plaider son innocence et prouver à Jacqueline Piatier qu’Ajar c’est Paul, et que s’il y a des ressemblances entre eux ou des interférences, ce ne peut qu’être un air de famille : l’oncle influençant le neveu, quoi de plus naturel en somme, surtout dans une famille d’artistes. Courageusement, Piatier insiste car elle est persuadée au fond d’elle-même qu’il y a anguille sous roche et que Gary n’est pas si innocent qu’il veut bien le dire… Elle n’accepte de repartir qu’avec un texte signé de la main de Gary, où il dément les rumeurs et affirme qu’il n’est pas Ajar. Et Gary écrit et signe une déclaration qui sera publiée le lendemain dans Le Monde, où il renouvelle non pas sa promesse - il ne promet ni ne jure rien en l’occurrence sur l’honneur - , mais sa conviction qu’Ajar est un autre. Ce qui n’est pas mentir vraiment.
Le surlendemain, il déclare à Claude Gallimard, dans un tête à tête dans le bureau directorial de la rue Sébastien-Bottin, que lui, Romain Gary, n’est pas Emile Ajar. La supercherie s’enracine dans le jeu du mensonge, ou plutôt des faux-semblants. Quelques jours plus tard, l’Aurore publie une photo de Pavlowitch qui bouscule un journaliste dans la rue et tente de lui arracher son appareil photo, avec ce commentaire de Romain Gary : «J’ai peur pour lui, parce que je le sens dans un état psychique atroce, nerveusement épuisé, sur le point d’exploser !». Désormais, aux yeux de la presse et de l’édition, Romain Gary se double d’un ‘’neveu’’ plus génial, plus brillant que lui-même, ce
pseudo Ajar, né Pavlowitch, Emile ou Paul, armé d’un souffle neuf, puissant et anarchiste, qui renvoie ses propres romans, les romans de Gary, dans le domaine respectable mais académique de la tradition néo-classique. Ajar c’est l’art, moderne et révolté, gueulant, casseur. Tandis que Gary marquerait la technique ancienne du roman, avec ses conventions déjà désuètes. Ajar c’est la jeunesse. Tandis que Gary glisse du côté des vielles barbes … Près de La vie devant soi, premier de longues semaines au hit-parade des ventes de livre, Le ticket, publié la même année, ne dépasse pas la septième place ; encore n’y occupe-t-il qu’un rang provisoire. Le ticket est un succès, La vie est un triomphe. Surtout le roman de Gary, Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable est lu dans l’ensemble avec ce même dédain, cette même pitié moqueuse qu’on accorde dans les salons aux Don Juan en déclin. Il semble conter la tristesse d’un vieil homme impuissant, tandis que La vie devant soi apparaît avec éclat comme le chef-d’œuvre d’un écrivain effervescent, maître de ses dons ou, comme dit Gary, maître de sa puissance.
Lorsque Romain Gary publie Clair de femme, l’année suivante, des mauvaises langues disent qu’il cherche à plagier Emile Ajar, à copier son neveu, et se plaisent à y relever des «Ajarismes» flagrants, preuves tout à la fois de son épuisement, et de la supériorité du neveu sur l’oncle finissant. L’étoile d’Ajar brille plus fort que celle de Gary.
Emile Ajar s’envole. Romain Gary part pour Genève et en quinze jours, rédige un manuscrit de 237 pages qu’il intitule Pseudo - le troisième Ajar - Pour l’écrire, il s’est mis dans la peau de Paul Pavlowitch, son neveu devenu célèbre, que tout le monde prend pour l’auteur véritable de Gros-Calin et de La vie devant soi. Tandis qu’il fait parader Paul sur la scène publique, lui s’enferme avec la volonté de revivre par procuration et de créer une histoire à leur mesure pour dérouter les derniers poursuivants. Leurs identités vont se perdre, s’embrouiller, glisser de l’une à l’autre - le premier, Paul, tâchant d’incarner Emile tel que Romain l’a créé, le second, Romain, véritable maître d’œuvre, s’amusant à croire que le personnage tiré de sa plume et de son imagination, vit sa propre vie en marge des écritures. Il va raconter dans Pseudo, comme s’il était Paul, pourquoi lui, Paul, a inventé Emile Ajar… Dans ce nouveau livre, il singe Pavlowitch, même il le réinvente, comme une figure romanesque à la fois véritable et fictive.
Il écrit Pseudo dans la peur. Menacé d’être découvert. Menacé aussi par la justice, par les avocats qui l’un après l’autre, se désistent de leur responsabilité dans l ‘ «affaire». Gary craint d’avoir des comptes à rendre devant une cour de notables, aux Goncourt, aux Gallimard, enfin aux journalistes abusés : une longue liste de dommages et intérêts se dresse dans son esprit. Enfin, à l’horizon, le fisc : toutes ces sommes à déclarer à travers un autre homme qui n’est pas vraiment son pseudonyme …” (fin de citation)
La supercherie a été dévoilée quatre ans après Pseudo, après la mort de Romain Gary, par Ajar lui-même, alias Paul Pavlowitch.
Romain Gary ayant exprimé la volonté posthume de revendiquer la paternité de cette partie de son œuvre. Paul Pavlowitch, contraint et forcé, s’est confessé dans un livre intitulé L’homme que l’on croyait (publié chez Fayard en 1981). Je cite sa déclaration préliminaire : «A la fin de l’année 1972, Romain Gary me dit qu’il avait l’intention d’écrire tout autre chose sous un tout autre nom, parce que, insista-t-il, ‘‘je n’ai plus la liberté nécessaire’’… il choisissait alors comme pseudonyme, Emile Ajar… (parlant de La vie devant soi) Il me demanda de signer le contrat de publication de ce livre, toujours sous ce même pseudonyme d’Emile Ajar. Après le prix Goncourt décerné à La vie devant soi, le romancier écrivit sous ce même pseudonyme deux autres livres : Pseudo, publié en 1976, et L’angoisse du Roi Salomon , publié en 1979.
Le 3 décembre 1980, pour des raisons qu’il a données dans son dernier message, Romain Gary se suicida.
Nul n’a su jusqu’à sa mort qu’il était l’auteur dissimulé sous ce pseudonyme. Dès son premier livre signé Ajar, Romain Gary fut déterminé à ne jamais révéler de son vivant qu’il en était l’auteur ».
La phrase clé est prononcée par Romain Gary : je n’ai plus la liberté nécessaire
(pour écrire ce que j’ai envie d’écrire)
Comparons à ce qu’écrit Frédéric Dard dans je le jure (Ed : Stock 1975)
“C’est pourquoi j’aimerais être assuré d’écrire encore pendant cinq ans.
Mais je voudrais profiter de ce moment pour foutre le paquet, pour faire une œuvre qui demande des forces. Pas un livre. Pas mon livre : des livres, d’autres livres. Il n’est plus le temps de fiche en l’air une recette aussi éprouvée que les San-Antonio, mais je suis vraiment décidé à aller plus loin, quitte à décevoir une partie de mes lecteurs. Je peux prendre ce risque. Arrêter San-Antonio ? Non. Je ne l’envisage pas. En tout cas, ce n’est pas une décision que je puisse prendre délibérément. Il se peut qu’un jour je me réveille en me disant : “Cette fois, c’est ça que j’ai envie de faire, ça de telle façon et pas autre chose. Fini San-Antonio ! C’est possible, c’est très possible. Peut-être, au fond, est-ce une chose dont je rêve confusément. Ne plus avoir envie d’écrire des San-Antonio parce que j’aurais envie d’écrire autre chose et que cette envie serait si forte, si impérieuse, qu’elle me contraindrait à abandonner cette mine pour l’inconnu, oui, ça serait formidable’’.
C’est cette recherche de liberté qui conduit un auteur pour sortir de cette situation, à choisir d’utiliser un prête-nom. C’est la forme la plus aboutie de dédoublement littéraire, la plus efficace, la plus délicate aussi à réaliser, car elle demande un secret total. C’est celle qui est défendue jusqu’au bout par l’éditeur dans son rôle de protection de l’auteur.
C’est celle qui résiste le mieux à la perspicacité des critiques et des lecteurs, avec, comme dans toute entreprise secrète, le risque d’être dévoilée. Aléa qui comme le dit si bien Chase dans “EVA”, laisse l’auteur à découvert.
C’est également la plus délicate à dévoiler par respect de la personne du prête-nom car le prête-nom est un homme ... sensible à une gloire qu’il ne mérite pas.
C’est un rôle qu’il a bien voulu jouer dans la confiance absolue du secret. Ce secret mérite d’être gardé au minimum jusqu’à la mort de l’un des deux protagonistes pour éviter une confrontation directe entre l’auteur et son double.
Graham Greene et Frédéric Dard ont gardé leur secret après leur disparition, seul Romain Gary a voulu briser le sien en revendiquant la partie masquée de son œuvre après sa mort.
Cette difficulté explique que de nombreux mystères littéraires n’aient jamais été élucidés et demeureront intacts pour la fin des temps.
THIERRY CAZON
Septembre 2003