Bulletin de liaison n°3 Avril 2004
EDITORIAL
| Les Polarophiles Tranquilles, Cinéma sans Frontière et Ciné Croisette en partenariat avec la Librairie Privat Sorbonne organisent une rencontre entre le public, les auteurs et le cinéma policier, et participent à cet ensemble qui du Festival de Cognac au Salon du Livre de Paris, fait vivre le polar. Cette action pluridisciplinaire réunissant autour du polar, la lecture et le cinéma est une des raisons d’être majeures de notre association. Harry Potter, 5 livres, 3 films, utilisant les ressorts et les intrigues du roman policier a su recréer un lectorat jeune et populaire. C’est un bel exemple d’une symbiose réussie. Ecriture noire et cinéma seront d’actualité à travers notre manifestation qui se tiendra à Nice du 26 au 29 mai 2004 à la Librairie Privat Sorbonne et au Cinéma Mercury. Une exposition consacrée à Agatha Christie, les films “Tueurs de Dames” “La soif du mal” et “Témoin à charge” donneront le ton de cette édition, reliant le passé à l’actualité. Parmi d’autres auteurs, le public aura l’occasion au cours de débats et de signatures de rencontrer François RIVIERE, François JOLY ou G.J. ARNAUD qui lui transmettront leur passion pour l’écriture. Robert DELEUSE nous a confié ci après un billet d’humeur consacré à la défense du genre et des ses auteurs. Le roman policier est bien une formidable machine à lire, qu’on se le dise ! Thierry CAZON Président des Polarophiles Tranquilles |
GLOSES DE STYLES Par Robert Deleuse
Hemingway rédigeait debout face à un écritoire. Simenon, assis à une table. Le premier, à la main. Le second directement à la machine. Hemingway a souhaité écrire une prose si pure qu’elle ne se corrompe pas. C’est dans ce sens qu’il a réécrit trente-neuf fois le dernier chapitre de L’Adieu aux armes. Simenon, lui, écrivait vite, certains ont dit mal. Hemingway remplissait environ deux feuillets par jour. Simenon bouclait un roman en un maximum de quinze jours, d’aucuns Maigret ont été rédigés en trois ou quatre jours.
Est-ce à dire que Simenon ne s’occupait pas de style tandis qu’Hemingway était obsédé par lui? Rien n’est moins sur. On sait que, l’un comme l’autre, lutaient avec la dernière énergie contre l’emploi des adjectifs et des adverbes. Hemingway, c’était surtout les épithètes. Simenon, plutôt les adverbes. C’est ce qu’on dit.
Parce qu’il suffit d’ouvrir un roman d’Hemingway pour s’apercevoir que l’adjectif est loin d’être absent de sa prose : par exemple, on en compte cinq dans les cinq premières lignes de L’Adieu aux armes, un peu moins pour les autres. Simenon, lui, a semblé mieux maîtriser d’emblée le rabotage de ses adverbes.
Il est vrai que l’adverbe est, en règle générale, moins usité que l’adjectif. Cependant, quand Simenon en utilise, ce sont souvent les pires (paraît-il) : ceux qui s’achèvent en ment , Hemingway passe (avec Dashiell Hammett) pour l’inventeur du roman comportementaliste, dit aussi béhavioriste. Cette technique littéraire que tout le monde connaît aujourd’hui, que beaucoup de romanciers ont tenté d’imiter, que fort peu ont réussi et qui consiste à ne plus faire penser un personnage mais à le faire agir. Autrement dit à le faire passer d’acté-actant à actant tout court. A ceci près (comme cela a déjà été écrit dans l’ouverture de Les Maîtres du roman policier, Ed. Bordas, 1991) que la méthode avait déjà été expérimentée par un certain Prosper Mérimée, dans sa nouvelle Mateo Falcone, publiée en 1829, soit un siècle avant Les Tueurs d’Hemingway (où ce style apparaît le plus nettement) et Le Faucon maltais de Hammett (dont le titre est, à lui seul, un hommage à la nouvelle de … Mérimée).
Simenon, lui, n’a (a priori) rien inventé du tout. Un critique d’époque (il existe des critiques d’époque comme l’on dit des meubles d’époque mais les seconds sont bien plus utiles et pérennes que les premiers) a même qualifié la prose de Simenon de non-style. Ce qui est non seulement paradoxal mais aussi inepte puisque (a posteriori) l’œuvre achevée et l’auteur ayant pris place au Panthéon pléïadisé de la littérature universelle, on est bien obligé de convenir que ce pseudo non-style serait justement le style siméonien. Mais la critique avait déjà dit la même chose pour Balzac et Zola … Le fait est que, dans les années 50, quand un critique américain demanda à Dashiell Hammett de citer le nom de son romancier préféré, ce sera celui de Simenon (et non de Hemingway, d’Eliot, de James ou de Fitzgerald) qui lui viendra aussitôt à l’esprit. Dashiell Hammett avait pourtant lu tous les autres ainsi que Proust, Flaubert, Maupassant, etc.
On prétend aussi que ce qui différencie le roman dit noir du roman dit policier, c’est que le premier a sur son aîné l’avantage définitif de s’être inscrit à fond dans le tissu urbain. De manière globale, cette réflexion est entièrement justifiée. Dans le roman de l’énigme, ce qui intéresse l’auteur, c’est le côté essentiellement ludique de l’affaire. Ce jeu du chat et de la souris qu’il manigance pour son lecteur. Et peu importe en effet que Holmes, Poirot, Wolfe et consorts détectent au cœur de la cité ou en rase campagne. Ce qui compte avant tout, c’est le fameux Quilafait ?, en anglais Whodunit. Nous sommes dans la détection. Dans le roman dit noir, ce qui prévaut, c’est la quête du protagoniste au sein d’une métropole déterminée. Ici, à la rigueur, le coupable ou la victime n’est que le prétexte à un discours sur l’urbanité dans l’acceptation sociologique du terme. Ce qui surdétermine cette école, c’est son implication dans la factualité sociétale. Nous sommes dans l’induction… Pourtant, à lire (ou à relire) L’ami commun de Charles Dickens (1865), on s’aperçoit que le décor de ce roman (conduit par un protagoniste criminel) entre parfaitement dans le cadre du roman noir urbain. Mieux encore, tandis que Dickens rédige ce roman, Fédor Dostoïevski est en train d’écrire son fameux Crime et châtiment. Aussi différents (en tout cas divers) que soient le Headstone de l’Anglais et le Raskolnikov du Russe, nous nous trouvons bel et bien dans deux romans du fait divers urbain, assise dominante du roman dit noir. Mais ni Dostoïevski ni Dickens ne sont considérés comme des auteurs de ce crû…
La critique lettrée ne dit jamais Romancier pour un écrivain de « polars » mais auteur de romans policiers, de même qu’elle ne dit pas auteur de romans pour désigner un romancier ordinaire mais bien un romancier. Ainsi, pour cette critique officielle (autrement dit celle qui a opinion sur rue et qui marche main dans la main avec le système éditorial qui a lui-même créé les collections de « polars » qu’il semble mépriser !) Alexandre Jardin ou Emmanuelle Bernheim seraient des romanciers, alors que les Didier Daeninckx, Jean-François Vilar, André Héléna, Frédéric Fajardie… (ne) seraient (que) des auteurs de « polars ». Si l’on suit bien cette ligne de démarcation dogmatique, Claude Aveline faisait œuvre de romancier quand il écrivit Le Prisonnier (qui influença fortement L’Étranger de Camus) mais il se réduisit soudain à la portion congrue d’auteur de romans policiers quand il écrivit La double mort de Frédéric Belot et sa suite. Et il en irait de même pour Chester Himes passant de La Croisière de Lee Gordon à La reine des pommes, de Françis Ryck glissant de Promenade en marge à Opération Millibar, de Jean Meckert troquant Les coups pour le Jean Amila de Noces de soufre… Quant à Jean Vautrin, Sébastien Japrisot, Daniel Pennac et quelques autres, qui ont suivi une trajectoire inverse (des jaquettes noires aux complets-vestons paille ou crème), ils seraient devenus, comme par enchantement, de véritables romanciers. A quoi joue-t-on ?
Robert DELEUSE
LE CHOC SIMENON / DARD (suite et fin)
Les Polarophiles Tranquilles inauguraient leur bulletin N°1 avec un article traitant du théâtre de Simenon, sous-titré le choc Simenon / Dard. Trois pièces ont été tirées de l’œuvre de Simenon. La première, Quartier Nègre, adaptation réalisée par Simenon lui-même, fut montée à Bruxelles en 1936. Le résultat n’étant pas à la hauteur de ses attentes, Simenon retira la pièce de l’affiche, devançant le jugement du public et de la critique. Le romancier renonça provisoirement à l’exercice de l’adaptation théâtrale.
Il faut attendre 1950 pour qu’il accepte de tenter à nouveau l’expérience. Frédéric Dard, jeune auteur prodige à la recherche de la consécration littéraire, proposa à Simenon une adaptation de son roman La neige était sale. Simenon accepta le projet et la collaboration tout en gardant le contrôle sur son œuvre, remaniant la pièce et minimisant l’apport de Dard. Mais Dard ne l’entendait pas ainsi. Il obtint que son nom figure à côté de celui de Simenon sur l’affiche. La neige était sale connut au théâtre un grand succès. Les cent vingt cinq représentations eurent un large écho critique.
Lors d’une réception donnée en son honneur en 1952, Simenon laissa échapper une phrase terrible pour Dard : Je n’ai pas d’adaptateur ! Dard, profondément blessé, relata l’incident à plusieurs reprises aux journalistes et à ses biographes, comme pour signifier qu’il ne tenait pas Simenon pour quitte. La suite fut passée sous silence, un silence menaçant, celui de la vengeance.
![]() Frédéric Dard |
Deux ans plus tard, un jeune acteur jusque-là inconnu, Frédéric Valmain, envoya à Simenon l’adaptation d’un ‘’Maigret’’, Liberty-Bar. Simenon fut séduit par le travail qui lui était proposé. Il accepta à nouveau de tenter l’expérience. La pièce fut montée au théâtre Charles de Rochefort. Avec plus de cinq cent représentations, la pièce fut un succès, mais sans le retentissement qu’on aurait pu attendre.
Suivit… LE SILENCE ! d’abord autour de ce succès puis autour de la carrière époustouflante de Frédéric Valmain qui suivit. Que s’est-il passé ? Dans le N°1 du bulletin des Polarophiles de mars 2002, j’avais tenté une première approche du choc Simenon / Dard. J’avais relaté par le menu l’incident entre Simenon et Dard survenu le 19 mars 1952. Si Frédéric Dard revint souvent sur cet épisode lors d’interviews, il n’en dit jamais plus. J’étais arrivé à la vue d’anomalies dans d’autres domaines à la conclusion que Frédéric Valmain n’avait été qu’un prête-nom de Frédéric Dard. Je ne reviendrai pas sur ce dossier, largement exposé précédemment. Dès le début de mes recherches je pressentis que je trouverai l’explication de l’apparition soudaine de Valmain sur la scène littéraire dans ses adaptations pour le théâtre. En 2000, après la disparition de Frédéric Dard, je distribuai par l’intermédiaire des bouquinistes un article en hommage à ce grand auteur, mentionnant le rôle tenu par F.Valmain (article disponible sur le site des Polarophiles). ! *. J’avais au préalable cherché à me renseigner sur Frédéric Valmain auprès du Fleuve Noir : on m’avait persuadé de son décès… A l’issue de cette modeste diffusion, la personne qui m’avait naguère annoncé la mort de F. Valmain me contacta pour me donner les coordonnées de l’auteur ressuscité ! J’appelai Valmain qui ne parvint pas à me convaincre que mon hypothèse était infondée. Il refusa de me communiquer la copie de sa correspondance avec G. Simenon que je lui demandai. |
Je ne cédai ni aux pressions ni aux menaces de procédure à mon encontre. Depuis, de nouveaux éléments sont venus apporter des éclaircissements sur cette affaire.
L’agitation que j’avais déclenchée autour du nom de Valmain l’incita à tenter de consolider sa réputation littéraire, d’abord en publiant dans le N°75 de la revue 813 (janvier 2001) un article intitulé : ‘’Frédéric Valmain, un écrivain populaire’’, accompagné de sa bibliographie tronquée, bien sûr, de son dernier titre, Une sacrée fripouille. Ce titre, curieusement le seul publié sous son nom dans la série «Spécial Police» du Fleuve Noir (où il signait James Carter), marquait la fin définitive de ses activités romanesques, puis en 2002, en communiquant aux Amis de Georges Simenon pour publication la correspondance qu’il m’avait refusée.
Ces lettres furent publiées in-extenso dans le numéro 16 des Cahiers Simenon, intitulé « Les feux de la rampe », quelques mois avant la sortie du bulletin N°1 des Polarophiles Tranquilles, consacré lui au choc Simenon / Dard, (je n’en eus connaissance que plus tard).
Les Amis de Georges Simenon, par la plume de leur secrétaire, m’écrivirent : « Quel dommage que vous n’ayez pas connu l’existence de nos cahiers N°16 […] cela vous aurait évité quelques erreurs et surtout vous auriez été en mesure de ne pas assimiler Dard à Valmain. Frédéric Valmain existe, je l’ai rencontré ! J’ai parcouru les exemplaires originaux de sa correspondance avec Simenon au sujet de Liberty-Bar ».
Je me procurai les Cahiers N°16, ils n’apportent pas d’élément en contradiction avec ma thèse. Pour moi, Dard restait l’auteur de l’adaptation de Liberty-Bar. Il s’était servi de Valmain pour duper Simenon.
Je me suis donc déplacé à Bruxelles pour rencontrer le secrétaire des Amis de Simenon et apprendre ainsi les détails de sa rencontre avec Valmain (qui fut suivie de la publication de la correspondance Simenon / Valmain). Résulte du riche dialogue qui s’établit avec le secrétaire des Amis de Simenon la confirmation de certaines anomalies :
- le secrétaire, qui s’était rendu chez F.Valmain après son décès, nota l’absence de tout manuscrit dans les archives de celui-ci,
- le manuscrit de l’adaptation de Liberty-bar et la correspondance de Valmain (qui auraient dû s’y trouver) sont également absents des archives de G.Simenon conservées à l’Université de Liège (le Professeur Benoit Denis de l’Université de Liège me confirma le fait).
C’est Denise Simenon qui tenait le secrétariat de son mari à cette période : tout document était soigneusement répertorié et classé, la disparition de la correspondance avec Valmain marque vraisemblablement la volonté de Simenon de jeter un voile pudique sur cet épisode.
Il ne me restait plus qu’a étudier la correspondance publiée par les Amis de Georges Simenon. Cette analyse assez longue risquant de lasser le lecteur non spécialiste, je passerai directement aux deux dernières lettres fournies par Valmain :
« 29 oct. 55
Mon cher Valmain,
Merci pour les nouvelles que vous me donnez. Mes félicitations. Suis en plein travail et vous répond en style quelque peu télégraphique. Un Maigret très différent et très adaptable est Maigret se trompe Un autre, mais que je donne en second Maigret a peur. (tous les deux aux Presses de la Cité.) J’attends pour envoyer des copies de la pièce à l’étranger qu ‘elle soit publiée, ce qui sera plus facile. Dans nos accords, comme pour La neige était sale, je me réservais l’étranger car on m’y traduit sur ma réputation seulement et la plupart du temps l’adaptation se fait plus du livre que de la pièce. Cependant, s’il y a des traductions de la pièce, je vous propose de vous donner 25% des droits étant entendu que je traite personnellement. Cela vous convient-il ? Vous pouvez faire envoyer ici le chèque de 77.500 francs Mes amitiés autour de vous.
G. Simenon
Il vous suffira, en m’envoyant les demandes étrangères, auxquelles je répondrai, de m’envoyer un certain nombre d’exemplaires de Paris-Théâtre que j’enverrai directement aux intéressés.
Georges Simenon – « Golden Gate » av. De la reine Elisabeth – Cannes (A.M.) »
« Cannes le 10 nov.
Mon cher Valmain,
Vous m’avez mal compris. A l’art. 10, il s’agit de 25% de ma part de droits dans les dits pays, c’est à dire de la part attribuée à l’auteur français. L’adaptateur étranger prend en effet 50% des droits car il ne s’agit jamais d’une traduction mais toujours d’une adaptation. Cela donne sur les droits étrangers : Adaptateur 50% Auteur français 50% C’est sur ces 50% que je vous donne ? Soit 25% de 50%. Amicalement
G. Simenon » (lettre manuscrite) Voir aussi correction de l’article 11.
Georges Simenon – « Golden Gate » av. De la Reine Elisabeth – Cannes (A.M.) Tel 901-76
Ces deux lettres sont tout à fait éloquentes ; elles donnent les clefs de cette affaire. Il est même étonnant que Valmain les ait communiquées sans évaluer le risque.
| La première lettre citée (du 29 octobre 1955), écrite à l’issue des premières représentations, montre que Simenon exultait : la pièce était un succès, il avait trouvé l’adaptateur dont il rêvait. Il proposait, lui d’habitude si réticent avec ses adaptateurs, deux autres titres afin de poursuivre cette fructueuse collaboration (qui lui rapporte 77.500 francs et autant à Valmain). Quel auteur débutant n’aurait pas sauté sur l’occasion d’accéder à la fois à la notoriété et à l’aisance financière ?
Seul un créateur sûr de sa propre valeur (ce qu’était devenu Dard dans l’intervalle 1950/1955) pouvait se permettre de refuser une telle proposition, de ne plus rien attendre de Simenon après lui avoir prouvé qu’il était bel et bien son meilleur adaptateur ! Cet adaptateur traitait avec le romancier d’égal à égal, lui imposant à son tour ses propres conditions : la publication de la pièce Liberty-Bar dans la revue ‘’Les Œuvres Libres’’ N° 114 (novembre 1955), comporte un copyright Frédéric Valmain ‘’tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays, y compris la Russie’’. Ce coup de force n’avait d’autre motivation que d’effacer l’affront subi pour La neige était sale. Ce ne pouvait être que Dard ! Grâce à cette mise en scène élaborée, Frédéric Dard, « déboulonnait » de son piédestal son ‘’père’’ en littérature, son ancienne idole, et lui succédait. Certains critiques comme Anthony Burgess, consacrant un article à Simenon, ont mis en lumière cet exemple de filiation/affranchissement : « San-Antonio, Frédéric Dard, le successeur reconnu [de Simenon], est probablement un homme plus considérable et un auteur de romans policiers plus original » (Hommage à Qwert Yuiop, éd. Grasset, Paris, 1988). |
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Je laisse la responsabilité de la formule à Burgess, ne me permettant pas d’établir une échelle de valeur entre ces deux géants de la littérature française du XXème siècle - pas plus que je n’oserais comparer dans le domaine de la peinture le génie de Picasso et celui de Matisse.
Que s’est-il passé après ? Dard n’a pas éprouvé le besoin de se confier sur la fin de partie qui a dû se jouer entre les deux écrivains. Il avait eu le dernier mot, les ‘’Maigret’’ n’ont plus été adaptés au théâtre. Simenon était tombé sur plus fort que lui…
Quand à Dard, il venait de tester en grandeur réelle l’efficacité de son stratagème. Fidèle à son habitude de ne rien laisser perdre de son travail, tout à l’euphorie du bon tour joué à Simenon avec la complicité de l’entourage théâtral, il allait faire endosser au jeune Valmain la suite de sa stratégie personnelle, laquelle consistait à adapter un certain nombre de romans d’auteurs de premier plan. N’avait-il pas commencé lui-même avec l’adaptation de Pas d’orchidées pour Miss Blendish co-signée par une certaine Eliane Charles (probablement la sœur d’un certain Frédéric Charles…) et par Marcel Duhamel, puis avec celle de La neige était sale…, avec les incidents que nous venons de voir. Fort de l’expérience tirée de ces tâtonnements, il allait rectifier le tir, confiant à Frédéric Valmain le rôle d’adaptateur à tout faire.
Et ce jeu de trompe-l’œil se répéta au théâtre, puis dans les romans chez Fayard ainsi qu’au Fleuve Noir, mais aussi au cinéma et à la télévision, jusqu’à ce que Frédéric Dard décide de reprendre la main.
Pour les amateurs et admirateurs de Frédéric Dard, découvrir ces œuvres que l’auteur n’a pas souhaité faire publier sous son nom constitue une heureuse surprise et une source de délectation. Gageons que Frédéric Dard nous en réserve encore quelques-unes …
Thierry CAZON